Entrevue Rose Marie Chahine Les femmes dans les élections libanaises du 15 mai 2022

Entrevue Rose Marie Chahine
Les femmes dans les élections libanaises du 15 mai 2022
Rose Marie Chahine, Professeur de philosophie à l’Université Libanaise de Beyrouth
Mme Chahine développe diverses activités sociales à coté de ses activités professionnelles, comme celles liées à ses engagements dans un programme contre les mariages précoces et pour la conciliation entre époux en conflit. Elle analyse de manière pointue et depuis longtemps les problèmes auxquels font face les femmes libanaises : soumission à un statut personnel des communautés religieuses particulièrement conservatrices, inexistence d’un mariage civil, lutte contre la violence conjugale, inégalités salariales, difficultés de s’affirmer au niveau du pouvoir économique et politique…
Nous l’avions déjà interviewé à la suite des élections au Liban en 2018 sur la participation des femmes, et aujourd’hui nous allons parler des élections du 15 mai 2022.
Comme nous n’avons pas pu enregistré l’emission de vive voix avec Rose Marie vu les conditions internet au Liban c’est Nicole Hugonnard Roche qui sera sa porte-voix en lisant le texte qu’elle nous a envoyé.



1-Quelles différences voyez-vous entre les élections de 2018 et celles de 2022 ?
Plus de femmes ont-elles participé ?
Les élections de 2022 ont enregistré un véritable record en ce qui concerne le nombre de femmes qui s’y sont inscrites. En effet,157 femmes se sont inscrites mais uniquement 57 d’entre elles (soit 15% des candidatures) ont pu présenter leur candidature à cause de la loi électorale qui interdit aux candidats de se présenter d’une façon indépendante : ils doivent être présentés par les listes électorales proposées par les partis et les mouvements politiques ou les groupements confessionnels.
En 2018, il y a eu 86 candidates et en 2009 uniquement 12 candidates.
Le progrès enregistré concernant les femmes est que quatre d’entre elles sont issues du mouvement de contestation la Thawra et constituent avec les autres élus du mouvement, 13 en tout, un espoir pour les Libanais. Ce sont des voix libres qui pourraient défendre les intérêts de la population prise dans l’étau de la classe dirigeante mafieuse.

2-La Thawra, mouvement de masse des Libanais, descendus dans la rue est survenue en octobre 2019 et a duré jusqu’au début du covid. Quelle influence a-t-elle eue sur ces élections ?
Le mouvement de la Thawra est monté en flèche en octobre 2019. Plus d’un million et demi de citoyens (sur les 4,5 millions d’habitants du pays) sont descendus dans la rue au cours des trois premières semaines. Et une grande partie d’entre eux étaient des femmes.
La Thawra a réussi à dénoncer les abus de la classe dirigeante et a revendiqué les droits les plus légitimes des Libanais.
Cependant elle a dû affronter deux grands problèmes qui ont contribué à son affaiblissement :
– la forte répression de la part des dirigeants qui ont eu recours à leurs milices privées pour attaquer les manifestants et les disperser. Ces milices ont commis des actes de vandalisme (casses, destructions, menaces….) pour ternir la réputation et la crédibilité de la Thawra, alors que cette dernière était essentiellement pacifique.
– l’Inflation galopante et les difficultés de la vie quotidienne qui ont détourné les manifestants de la rue pour tenter de résoudre des problèmes plus urgents et vitaux.

3-Beaucoup d’autres listes issues de la Thawra avaient aussi leurs candidats (es). Pourquoi n’ont-ils pas pu s’entendre ? Ils auraient eu plus de chances d’élire plus de députés…
On voit qu’il y a très peu de femmes élues au Parlement libanais (elles étaient 6 en 2018) aujourd’hui elles sont 8, selon vous, qu’est-ce qu’il faut pour qu’il y ait plus de femmes au parlement ?

La cause la plus importante qui a empêché les contestataires de s’entendre pour former des listes électorales unifiées est le fait que la Thawra n’a pas été « structurée » dès son point de départ. Ce mouvement est formé par des courants hétérogènes qui, bien qu’ils expriment les mêmes revendications, ne constituent pas une véritable force politique.
Mais elle a réussi quand même à provoquer une prise de conscience populaire concernant les abus de la classe dirigeante. En effet, le peuple s’est réveillé et constitue désormais la Conscience du pays qui dénonce les actions illégales des politiciens et leur exige de rendre des comptes concernant leurs abus.
En ce qui concerne les 8 femmes qui furent élues, quatre d’entre elles avaient leur candidature présentée par les partis traditionnels et les quatre autres appartiennent au courant contestataire.
Le parti des Forces Libanaises a gagné deux sièges féminins avec Ghada Ayoub et Sethrida Geagea (qui est élue au Parlement depuis plusieurs législatures).
Le Courant Patriotique Libre (parti du Général Aoun, Président de la République libanaise) a obtenu un siège avec Nada Boustani.
Le Mouvement Amal (parti du président du parlement Nabih Berri) a obtenu un siège avec Inaya Ezzeddine
Les quatre femmes présentées au nom du mouvement contestataire sont Halimé Kaakour, Najat Saliba, Paula Yaacoubian et Cynthia Zarazir.
Ces dernières sont connues pour avoir participé aux manifestations de la Thawra et ont déployé de grands efforts dans les actions de solidarité sociale à la suite de la terrible explosion du port de Beyrouth qui, le 4 août 2020, a détruit une grande partie de la ville.

4-Vous êtes active dans de nombreux domaines, dont le cinéma puisque vous animez un ciné-club avec M. Emile Chahine : Quelles sont vos priorités ?
Et par rapport aux femmes, compte tenu de la situation terrible que vit le Liban ?
Aujourd’hui la priorité pour la femme libanaise est la SURVIE!
Les femmes ne mettent plus en ce moment leurs revendications en avant et donnent la priorité à la survie de leur famille.
Il y a une lutte quotidienne pour traverser cette crise de manques et de pénuries, qui affectent le pays à tous les niveaux.
En effet, le Liban est en chute libre et vit une crise économique, qualifiée par la Banque Mondiale comme l’une des pires de son Histoire depuis 1850. On assiste à une flambée vertigineuse des prix, une dégringolade historique de la monnaie et une paupérisation galopante de la population.
Le pays vit au rythme des pénuries qui se déclarent l’une après l’autre :
Pénurie des carburants, des médicaments, du pain….
Par ailleurs la crise atteint tous les domaines de la vie :
– sécurité sociale en faillite
– frais de scolarité exorbitants
– émigration massive des médecins, des infirmières et des enseignants
-les coupures continues du courant électrique, qui mettent la population à la merci des propriétaires des générateurs et dont les factures mensuelles sont très élevées.
-la présence des réfugiés syriens qui profitent de subventions au détriment de la population locale.
– la grève des fonctionnaires du secteur publique qui entraîne une paralysie quasi totale de l’administration…

Cette détérioration de la situation à deux conséquences dramatiques :
-l’émigration massive des jeunes et des familles et qui constitue une véritable hémorragie
-la quasi-disparition de la classe moyenne de plus en plus victime de la paupérisation.
Enfin cette crise sociale fait craindre le pire du point de vue de la sécurité par l’augmentation en nombre des actions illégales comme le vol et la criminalité.

5-On peut dire que tout manque au Liban, mais qu’est-ce qui manque le plus aujourd’hui pour améliorer la vie des femmes ?
Toute cette crise sociale ne fait qu’empirer la situation de la femme libanaise. Le stress vécu par les familles devient une cause directe de la violence domestique. Le chômage lui fait perdre ses moyens matériels et elle se sent souvent obligée d’accepter n’importe quels travaux avec des salaires dérisoires…
Ce qui fait échec à toutes les tentatives précédentes concernant la parité salariale et l’application de la loi contre la violence domestique….

6-Pensez-vous qu’il y a eu des progrès ou des réalisations dans certains domaines importants : lutte contre la corruption ? ou en matière de citoyenneté ?
Ou au contraire a-t-on régressé ?
La corruption a toujours existé au Liban mais à un degré moindre que ce que l’on voit aujourd’hui.
Il existe pourtant une loi qui pénalise la corruption et le gain illicite. Cependant cette loi n’a jamais été appliquée à cause de deux raisons principales : le secret bancaire et l’immunité parlementaire.
Comment pourrait-elle être appliquée si ce sont les hommes politiques eux-mêmes qui jouissent de cette immunité qui sont les plus corrompus ?
Au Liban c’est la classe politique, que l’on appelle le « système  » qui est très corrompue et qui est au pouvoir depuis des décennies. Nous avons affaire à un système mafieux rongé par la corruption et le clientélisme se rattachant aux différentes communautés.
Aujourd’hui cette corruption atteint le système bancaire qui est très controversé.
En effet, les citoyens expriment leur manque de confiance vis à vis des banques qui rationnent d’une manière draconienne les retraits opérés par les déposants, sans pour autant les rassurer sur l’avenir de leur argent ….
Par ailleurs, la classe politique fait tout pour se maintenir au pouvoir et conserver ainsi son immunité qui la protège de la colère du peuple et de l’application de la loi contre la corruption.
Et elle se comporte exactement comme la Mafia, qui élimine les enquêteurs et les photographes qui en savent trop et qui va jusqu’à menacer les magistrats pour arrêter toute tentative de poursuite judiciaire la concernant.

En ce qui concerne la citoyenneté, elle s’efface devant l’appartenance communautaire et confessionnelle. Elle est remplacée par le clientélisme qui ronge le pays comme une gangrène.
Le mouvement de contestation a dénoncé les abus mais n’a pas réussi à déloger la classe politique. Bien au contraire, cette dernière a renforcé ses moyens de défense pour sauver ses privilèges. C’est en ce sens que l’on peut dire que le pays a régressé en ce qui concerne la citoyenneté et la lutte contre la corruption.

7-Pour faire progresser l’égalité, quelles sont les décisions qui seraient les plus importantes au niveau législatif ? On en avait parlé dans nos émissions précédentes, mais quelles sont les plus pertinentes aujourd’hui ?

-Il faudrait d’abord amender la loi électorale et la rendre plus démocratique en permettant aux candidats de se présenter de manière indépendante ( la loi actuelle a éliminé la candidature de 100 femmes ).

-laisser les magistrats travailler selon leur conscience sans les menacer et garantir l’indépendance de la magistrature par rapport aux partis et à la classe politique.

-Ajuster les salaires à la cherté de vie causée par l’inflation et instaurer la parité salariale.

– créer des garderies d’enfants gérées par l’Etat pour permettre aux jeunes femmes de pouvoir se rendre à leur travail (les garderies privées exigent des versements faramineux)

– accorder à la femme plus de chance pour accéder à des postes de direction dans l’administration.

8-Comment pensez-vous que le Liban peut s’en sortir de l’état d’effondrement où il se trouve ? Y a-t-il une possibilité d’avancer avec les forces qui ont été élues en mai 2022 ?

Plusieurs conditions s’imposent pour pallier au plus urgent et commencer à sortir de la crise économique et sociale :
– tout d’abord il faut commencer l’application du plan de réforme exigé par le Fonds Monétaire International pour bénéficier de son aide
– restructurer tout le système bancaire en rassurant les déposants sur la possibilité d’accéder à leur argent.
– renforcer les caisses de la sécurité sociale pour mettre les soins médicaux à la portée de tous.
– créer de nouvelles centrales électriques
– subventionner les aides scolaires pour sauver le niveau de l’enseignement.
Nous espérons que les membres du mouvement contestataire qui furent élus et qui sont répartis dans les différentes commissions parlementaires vont œuvrer en ce sens.

Avec ce minimum de réformes le pays reprendra son souffle puis grâce à l’énergie et à la bonne volonté de ses habitants et grâce aussi à l’aide constamment fournie par la diaspora, il se relèvera de sa chute.
Cependant, la corruption étant très ancrée dans la mentalité prendra plus de temps pour disparaitre et être remplacée par le sentiment d’appartenance nationale.
Il faudrait attendre peut-être une ou deux générations et surtout le démantèlement et le départ de la classe politique actuelle.

Libre De Rose Marie Chahine : BEYROUTH – TORINO 1833 – 1948 ROMAN Saga
Une brève présentation de son roman
Beyrouth en 1833, avec une description précise et détaillée de l’ancienne ville, de son port, ses quartiers, ses sentiers, ses maisons et ses portes. D’un coup, l’écrivaine entraîne le lecteur dans un voyage aux multiples facettes : il s’agit d’un long et passionnant périple à travers l’Histoire du Liban, de l’Italie et de Jérusalem. Tout commence au port de Beyrouth par un acte de piraterie visant la marchandise de Hanna Massad, dès son déchargement et perpétré par des éléments armés turcs. Hanna était un grand importateur de céréales et exerçait la fonction de Drogman -traducteur officiel- auprès du Royaume du Piémont et de Sardaigne dont la capitale était Torino. L’écrivaine démontre que la corruption touchait alors tous les niveaux de l’administration ottomane et rongeait tout le système. Ce qui poussa Hanna à transférer le siège de ses activités à Cagliari, en Sardaigne.
Puis l’auteure relate les affrontements et les massacres de 1860 opposant de nouveau les deux communautés et qui aboutirent à l’instauration du régime de la moutaçarrifiyat qui dura jusqu’au début du vingtième siècle. Elle insiste sur les problèmes vécus par les Libanais sous le joug des Ottomans qui les gouvernaient par la terreur les poussant ainsi à l’émigration. D’autre part, ce roman offre également un périple à travers l’Histoire de l’Italie où Hanna devait se rendre souvent pour sa fonction de Drogman et pour ses affaires commerciales.
Quant à Rocco, le neveu, personnage principal, sa grande passion pour le sport et la culture physique le poussa à se rendre, en 1930, à Rome où il fut admis à l’Académie Fasciste de l’Education Physique, fondée par Mussollini. Trois ans plus tard, il décrocha la licence de professeur de culture physique. De retour au Liban, il fut sollicité par de grands établissements scolaires pour y diriger les activités sportives. Rocco portera toute sa vie le surnom de « una mano » du fait qu’il pouvait flotter en l’air, à l’horizontale, appuyé au sol uniquement sur sa main droite.
Puis l’écrivaine raconte comment, à la suite de la déclaration de guerre de Mussollini contre les alliés, Rocco ainsi que tous les ressortissants italiens mâles âgés entre seize et soixante ans furent arrêtés par les autorités mandataires et envoyés dans des camps d’internement. Rocco se retrouva alors au camp de Mié-Mié, situé au-dessus de la ville de Saida, où il fut astreint à effectuer des travaux forcés. Mais, grâce à son caractère stoïque et optimiste, il parvint à dépasser mentalement, par une sorte de résilience, les dures conditions de son internement.
Lorsque les Français furent obligés de céder aux Anglais leur hégémonie sur la région, Rocco fut transféré à un nouveau camp d’internement dans la région des Cèdres où il devait donner des leçons de ski et d’escrime à des éléments de l’armée anglaise.
Le livre est à la fois instructif et divertissant il décrit la réalité des pays de la région sous le joung ottoman, le passage au mandat ne les ayant pas libérés, puisque le Liban est resté sous la coupe de la France d’autres sous celle de l’Angleterre.

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