Le développement des technologies numériques et des réseaux sociaux a profondément transformé les relations interpersonnelles. Si ces outils favorisent les échanges et la communication, ils créent également de nouvelles formes de violence, dont les femmes sont les premières victimes. Les violences numériques constituent désormais un prolongement des violences sexistes et conjugales, permettant aux auteurs d’exercer un contrôle, une intimidation ou une surveillance permanente, indépendamment des distances géographiques.
Les recherches menées sur les comportements en ligne mettent en évidence ce que John Suler (2004) qualifie d’effet de désinhibition numérique (online disinhibition effect). La distance physique, l’anonymat relatif ainsi que l’absence d’indices non verbaux réduisent les inhibitions des internautes et les incitent davantage à révéler des informations personnelles ou intimes, notamment par l’envoi de messages ou d’images à caractère sexuel (sexting).
Cette désinhibition possède cependant un versant négatif, appelé désinhibition toxique (toxic disinhibition). Les internautes peuvent alors adopter des comportements plus agressifs, utiliser un langage insultant, exercer des pressions psychologiques ou multiplier les actes de harcèlement. Ce phénomène contribue largement au développement des violences numériques au sein des relations affectives.
Les principales formes de violences numériques
Les violences numériques prennent aujourd’hui des formes particulièrement variées.
Le catfishing consiste à créer une fausse identité ou un faux profil afin de tromper une personne, généralement dans le but d’établir une relation sentimentale ou de lui soutirer de l’argent. Selon plusieurs études, près de 15 % des auteurs de catfishing reconnaissent agir principalement dans un objectif d’escroquerie financière.
Le ghosting désigne quant à lui la rupture soudaine et unilatérale de toute communication numérique. Une personne cesse brutalement de répondre aux appels, messages ou courriels afin de mettre fin à la relation sans explication. Si cette pratique n’est pas, en elle-même, constitutive d’une infraction, elle peut entraîner des conséquences psychologiques importantes. Près de la moitié des personnes ayant été victimes de ghosting déclarent avoir perdu confiance en elles et éprouver davantage de difficultés à faire confiance aux autres.
Une autre forme particulièrement préoccupante est la surveillance numérique du partenaire. Grâce aux smartphones, aux réseaux sociaux, aux applications de géolocalisation ou aux objets connectés, certains partenaires surveillent en permanence les déplacements, les communications ou les activités de l’autre. Les recherches montrent que cette surveillance tend à augmenter avec le degré d’engagement dans la relation, sans pour autant constituer un comportement normal ou acceptable.
Le cyberharcèlement
Le cyberharcèlement, ou harcèlement numérique, consiste en des contacts répétés, non désirés et intrusifs réalisés au moyen des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans le but d’importuner, d’intimider, de contrôler ou de menacer une personne.
Contrairement au harcèlement traditionnel, le cyberharcèlement ne connaît ni limite géographique ni contrainte horaire. Les victimes peuvent être atteintes en permanence, y compris à leur domicile, ce qui renforce considérablement le sentiment d’insécurité.
Les formes de cyberharcèlement sont nombreuses :
- L’envoi répété de messages menaçants ou insultants ;
- La surveillance des activités numériques de la victime ;
- Le piratage de comptes personnels ;
- L’usurpation d’identité ;
- La diffusion de fausses informations ;
- La publication de données personnelles (doxing) ;
- La prise de contact avec les proches de la victime afin d’accroître la pression psychologique.
Une méta-analyse portant sur quarante-six études a démontré une forte corrélation entre les violences numériques et les violences exercées hors ligne au sein du couple. Les violences numériques apparaissent ainsi comme le prolongement des violences psychologiques, physiques ou sexuelles déjà présentes dans la relation.
Les enquêtes réalisées auprès des jeunes adultes âgés de 18 à 25 ans montrent également que près de 86 % des victimes ne déposent pas plainte. Plus de la moitié d’entre elles ignorent que les comportements dont elles sont victimes sont pénalement répréhensibles, tandis que beaucoup espèrent encore résoudre elles-mêmes la situation ou craignent les conséquences d’une plainte.
Les violences sexuelles numériques
Les violences sexuelles numériques constituent aujourd’hui l’une des formes les plus préoccupantes de cyberviolence.
Elles regroupent notamment :
- Les pressions exercées pour obtenir des images ou vidéos intimes ;
- Le sexting (diffusion d’images par téléphone) sous contrainte ;
- La diffusion non consentie d’images intimes (revenge porn) ou sexuelles sans consentement ou encore la menace de diffusion de contenus sexuels ;
- Le cyberflashing, qui consiste à envoyer de manière non sollicitée des images à caractère sexuel.
Ces violences produisent des conséquences particulièrement graves sur les victimes. Les études mettent en évidence une augmentation des troubles anxieux, de la dépression, de l’isolement social, de la baisse de l’estime de soi, ainsi que des difficultés scolaires ou professionnelles.
Environ un tiers des jeunes (31,9 %) déclarent avoir déjà diffusé une photographie intime ou un contenu sexuellement explicite sans le consentement de la personne concernée, ce qui illustre l’ampleur préoccupante de ce phénomène.
Une réponse juridique encore insuffisante
Dans de nombreux États membres de l’Union européenne, le législateur n’a pas encore créé d’infractions spécifiques visant les violences numériques entre partenaires. Ces comportements sont généralement poursuivis au travers d’infractions déjà existantes, telles que le harcèlement, les menaces, l’atteinte à la vie privée ou la diffusion illicite d’images.
Peu de débats ont encore porté sur l’opportunité de créer des circonstances aggravantes lorsque ces violences sont commises dans le cadre d’une relation intime. Une réflexion apparaît pourtant indispensable afin de déterminer quelles formes de violences numériques devraient faire l’objet d’incriminations spécifiques ou de sanctions renforcées.
La directive européenne de 2024
Une avancée importante est intervenue avec l’adoption de la Directive (UE) 2024/1385 du 14 mai 2024 sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique.
Cette directive prévoit notamment l’incrimination de plusieurs formes de violences numériques :
- La diffusion non consensuelle d’images intimes, réelles ou manipulées, ainsi que la menace de les diffuser (article 5) ;
- Le cyberharcèlement ou la cybersurveillance répétée au moyen des technologies numériques (article 6) ;
- La cyberintimidation, lorsqu’elle est susceptible de provoquer une crainte sérieuse ou un préjudice psychologique grave (article 7) ;
- Le cyberflashing, consistant à envoyer sans sollicitation des images représentant des organes génitaux ;
- Le doxing, c’est-à-dire la diffusion publique de données personnelles dans l’intention d’inciter des tiers à porter atteinte à la victime ;
- L’incitation numérique à la haine ou à la violence fondée sur le sexe (article 8).
Toutefois, plusieurs États membres, dont la Belgique, disposent déjà de dispositions pénales plus protectrices que celles prévues par la directive. Ainsi, contrairement au texte européen, certaines incriminations belges ne requièrent pas la démonstration d’un « préjudice grave » pour que l’infraction soit constituée.
Une approche tenant compte du genre et de la diversité
Les violences numériques ne peuvent être analysées indépendamment des rapports sociaux de genre.
Les femmes demeurent davantage exposées aux comportements de contrôle, de surveillance et aux violences sexuelles en ligne, en raison de normes culturelles qui valorisent encore leur disponibilité affective ou sexuelle. Les hommes, quant à eux, tendent davantage à percevoir certaines formes de surveillance numérique comme une atteinte à leur autonomie.
Les personnes LGBTQIA+ sont également confrontées à des risques spécifiques liés à leur orientation sexuelle ou à leur identité de genre. Le chantage au dévoilement (outing), les menaces de révélation de leur orientation sexuelle ou les campagnes de haine ciblées constituent des formes particulières de violences numériques qui nécessitent une réponse adaptée.
Un autre aspect important concerne la protection des mineurs. Pour la première fois, le 26 aout 2026, la justice américaine a poussé Meta, un géant de la tech à modifier la manière dont ses plateformes sont conçues pour les mineurs7. Un accord amiable historique a été conclu le 26 aout 2026, devant le tribunal fédéral d’Oakland (Californie). Meta s’engage à verser plus de 17 milliards de dollars à une coalition de 50 Etats américains. Il devra modifier ses applications conçues pour capter l’attention des mineurs : scroll infini, notifications, recommandations algorithmiques, compteurs de like, autoplay ou absence de point d’arrêt…Ce sont ces astuces fomentées depuis plus de 20 ans, destinées à maximiser l’engagement des utilisateurs qui sont en jeu. L’objectif est d’obliger ces plateformes à fournir des environnements sains et des outils de sécurité.
Recommandations
Face à l’augmentation constante des violences numériques, plusieurs mesures apparaissent prioritaires :
- Renforcer la sensibilisation du public aux différentes formes de violences numériques entre partenaires ;
- Développer l’éducation au numérique et à la citoyenneté numérique dès le plus jeune âge ;
- Améliorer la formation des policiers, magistrats et professionnels de l’aide aux victimes ;
- Intégrer les violences numériques dans les dispositifs existants de prise en charge des victimes de violences conjugales ;
- Renforcer les mécanismes de protection des victimes, notamment par un meilleur accompagnement psychologique, juridique et social ;
- Assurer une veille permanente sur les évolutions technologiques afin d’identifier rapidement les nouvelles pratiques susceptibles de favoriser les violences numériques
Il faut également adapter les législations nationales afin de mieux prendre en compte les circonstances aggravantes lorsque ces violences sont commises dans le cadre d’une relation intime et renforcer la coopération internationale avec les plateformes numériques et les autorités judiciaires. Ce qui n’est pas évident vu que les principales plateformes opèrent à l’échelle mondiale.
La lutte contre les violences numériques constitue désormais un enjeu majeur de protection des droits fondamentaux. Les évolutions technologiques offrent de nouvelles possibilités de communication, mais elles ne doivent jamais devenir des instruments de contrôle, d’humiliation ou de domination. Une réponse efficace suppose une approche globale associant prévention, éducation, protection des victimes, coopération internationale et adaptation permanente du cadre juridique aux nouvelles réalités numériques.
Notes et références
7 Le Soir du 28 aout 2026 : Le procès Meta ouvre-t-il une nouvelle ère pour les réseaux sociaux ? Des 17 milliards, 12,7 seront versés en 10 ans aux Etats et le reste sera débloqué si les concurrents directs, comme Youtube ou Tiktok acceptent de mettre en place des restrictions d’usage similaires pour les mineurs.