Ces dernières années, l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (EVRAS) est devenue un sujet de débat dans plusieurs pays européens. En Belgique, la controverse s’est particulièrement intensifiée en 2023, lors de l’introduction obligatoire dans la scolarité de deux animations EVRAS. Si le dispositif était préparé depuis plusieurs années, sa généralisation a suscité de nombreuses réactions, parfois très vives.
Cette contestation s’explique en partie par une communication insuffisante des autorités. Les enseignants, les directions d’école, les associations et surtout les parents n’ont pas toujours reçu des informations précises sur les objectifs, les contenus et les méthodes pédagogiques que ces animations impliquent. Ce manque de pédagogie a favorisé la diffusion de rumeurs et de fausses informations sur les réseaux sociaux, alimentant les inquiétudes d’une partie de la population.
Cependant, la polémique dépasse largement le cadre belge. Elle s’inscrit dans un mouvement international plus vaste, souvent qualifié de mouvement « anti-genre », qui remet en cause les politiques d’égalité entre les femmes et les hommes, les droits des personnes LGBT+, les droits sexuels et reproductifs ainsi que certaines politiques éducatives. Pour de nombreux observateurs, ce mouvement constitue aujourd’hui un défi majeur pour les démocraties européennes dans la mesure où il s’attaque à des principes fondamentaux tels que l’égalité, la non-discrimination et les droits humains8.
L’éducation complète à la sexualité
L’éducation complète à la sexualité (ECS), appelée en Belgique francophone EVRAS (Éducation à la Vie Relationnelle, Affective et Sexuelle), ne se limite pas à l’apprentissage de la sexualité au sens biologique. Elle englobe les dimensions affectives, émotionnelles, relationnelles, sociales, psychologiques et éthiques de la vie humaine.
Selon les recommandations de l’UNESCO, de l’UNICEF, de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et des Nations unies, son objectif est de permettre aux enfants et aux adolescent·es d’acquérir les connaissances, les compétences et les valeurs nécessaires pour construire des relations respectueuses, protéger leur santé, prévenir les violences sexuelles, lutter contre les discriminations et exercer leurs droits de manière responsable.
De nombreuses études montrent qu’une éducation à la sexualité contribue à retarder le début des rapports sexuels, diminue les comportements à risque, réduit les grossesses précoces, améliore la prévention des infections sexuellement transmissibles et favorise le respect du consentement.
Une Europe très contrastée
Les politiques d’éducation sexuelle varient fortement d’un pays européen à l’autre.
La Suède fait figure de pionnière. L’éducation sexuelle y est obligatoire depuis 1955 et concerne tous les élèves de 6 à 18 ans. Depuis 2021, la formation des enseignants dans ce domaine est également obligatoire. L’enseignement est intégré dans plusieurs disciplines scolaires et bénéficie d’une large acceptation sociale.
En Belgique francophone, l’EVRAS est développée depuis 2012. Un protocole de coopération conclu en 2013 entre les secteurs de l’enseignement, de la santé et de la jeunesse a progressivement structuré cette politique. Depuis septembre 2023, toutes les écoles doivent organiser deux animations obligatoires : une en sixième primaire et une en quatrième secondaire. Celles-ci sont réalisées par des opérateurs agréés selon un référentiel commun élaboré par les pouvoirs publics. Malgré leur durée limitée — deux heures par niveau — ces animations ont suscité une importante mobilisation de certains groupes de parents et plusieurs campagnes de désinformation. La réforme a pu s’appuyer sur des collaborations préexistantes qui ont été reconduites et adaptées. En primaire, les séances portent sur le développement corporel et les relations interpersonnelles. En secondaire, les questions de sexualité et de santés sexuelles occupent plus de place9.
Dans 75% des écoles des animations existaient déjà avant l’accord de coopération. Le principal frein est le manque de disponibilité des intervenants externes. Les écoles doivent faire appel à des centres de planning familial, des Centres de promotion de la médecine et de la sante (CPMS) et des Services de promotion de la santé à l’école (SPSE), qui ne peuvent pas toujours couvrir la demande. Dans certains cas, la direction demande de ne pas aborder des questions comme l’homosexualité. « Il reste à augmenter progressivement la capacité du dispositif pour garantir à chaque école un accès à des opérateurs reconnus » selon le rapport présenté à la Ministre de l’éducation.
En France, l’éducation à la sexualité est légalement obligatoire depuis 2001, à raison de trois séances par année scolaire. Dans les faits, cette obligation est longtemps restée très inégalement appliquée. Afin d’améliorer sa mise en œuvre, un nouveau programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (EVARS) est progressivement déployé depuis la rentrée 2025.
L’Espagne et l’Allemagne disposent de cadres juridiques relativement favorables, mais les compétences régionales entraînent des différences importantes entre communautés autonomes ou Länder quant aux contenus enseignés.
L’Italie demeure l’un des rares grands pays européens sans programme national obligatoire. Les initiatives reposent essentiellement sur les établissements scolaires ou les autorités locales. Depuis 2025, plusieurs mesures renforçant le contrôle parental sur ces enseignements ont été adoptées ou proposées, illustrant une évolution plus restrictive.
La Hongrie représente aujourd’hui l’exemple le plus abouti d’une politique de limitation de l’éducation sexuelle. Depuis la loi de 2021, tout contenu relatif à l’homosexualité ou à la diversité des identités de genre est fortement encadré, limitant considérablement l’intervention des associations spécialisées dans les établissements scolaires.
Malgré ces différences, de nombreux pays rencontrent des difficultés comparables : insuffisance de la formation des enseignants, manque de moyens financiers, absence de coordination nationale et résistances politiques ou culturelles.
Le mouvement d’opposition
L’opposition à l’éducation sexuelle rassemble des acteurs très divers.
On y retrouve des organisations familiales conservatrices, des mouvements religieux catholiques, évangéliques ou musulmans, des associations dites de défense des droits parentaux, des groupes issus de la mouvance anti-avortement ainsi que plusieurs partis politiques nationalistes ou d’extrême droite, notamment l’AFD en Allemagne, Vox en Espagne, le Rassemblement national en France ou Fratelli d’Italia.
Ces organisations coopèrent de plus en plus au niveau européen et international. Elles disposent de réseaux de communication efficaces, de relais médiatiques et de financements importants. Plusieurs recherches universitaires montrent que ces réseaux bénéficient de ressources financières considérables provenant de fondations privées, d’organisations de plaidoyers, d’associations religieuses et parfois de financements publics dans certains États.
Les arguments des opposants
Les critiques adressées à l’EVRAS reposent sur plusieurs arguments récurrents.
Le premier consiste à dénoncer ce qui est présenté comme une « idéologie du genre ». Selon cette vision, l’école chercherait à remettre en cause les différences entre les sexes, à promouvoir l’homosexualité ou encore à encourager les changements d’identité de genre.
Les opposants défendent également une conception traditionnelle de la famille, fondée sur le rôle éducatif prioritaire des parents. Ils estiment que l’éducation sexuelle relève avant tout de la sphère familiale et que l’intervention de l’école constitue une ingérence de l’État dans l’éducation sexuelle des enfants.
D’autres critiques portent sur l’âge auquel certains sujets sont abordés. Certains parents craignent une sexualisation précoce des enfants ou estiment que certains contenus ne sont pas adaptés à leur niveau de maturité.
Enfin, les réseaux anti-EVRAS utilisent massivement les réseaux sociaux pour diffuser des informations souvent sorties de leur contexte, voire totalement fausses. En Belgique, plusieurs campagnes ont affirmé que les enfants recevraient des cours de masturbation ou seraient exposés à des contenus pornographiques, alors que ces affirmations ont été largement démenties par les autorités et les professionnels concernés.
Les conséquences de ces campagnes
Ces campagnes ont des effets négatifs bien réels.
Les établissements scolaires consacrent désormais une part importante de leurs ressources à répondre aux inquiétudes des familles, à organiser des réunions d’information et à lutter contre les désinformations, portées souvent par les réseaux sociaux10.
Dans certains cas, des écoles ont annulé certaines animations sous la pression de groupes de parents ou par crainte de tensions. Dans plusieurs pays européens, des responsables politiques ont proposé de renforcer le droit de retrait des parents ou de limiter certains contenus relatifs à l’égalité entre les femmes et les hommes, à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre.
Au-delà de l’EVRAS, ces débats traduisent une remise en cause plus large des politiques publiques en matière d’égalité et de lutte contre les discriminations et surtout visent à limiter l’effort fait pour réduire l’ignorance, les préconcepts et l’ouverture vers l’extérieur.
Comment répondre à ces oppositions ?
Face à ces résistances, l’expérience montre que l’imposition autoritaire de nouveaux dispositifs est rarement la solution la plus efficace.
Une politique durable suppose d’abord une information transparente des familles, une meilleure formation des enseignants et une présentation claire des objectifs poursuivis. Les parents doivent être associés au dialogue sans pour autant remettre en cause les principes fondamentaux de l’école publique ni les droits des enfants à une information scientifiquement fondée.
Une coopération renforcée entre les États européens permettrait également de partager les bonnes pratiques, les outils pédagogiques et les résultats des recherches scientifiques. Les organisations de défense des droits des femmes, les professionnels de la santé, les associations de jeunesse et les chercheurs ont également un rôle essentiel à jouer dans la diffusion d’informations fiables.
Enfin, les médias ont une responsabilité importante dans la lutte contre la désinformation. À l’heure où les jeunes sont quotidiennement exposés aux réseaux sociaux et à une pornographie facilement accessible, une éducation adaptée constitue un véritable enjeu de santé publique. Elle doit aider à l’application du principe d’égalité entre les femmes et les hommes et à la prévention des violences sexuelles.
L’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle ne vise pas à imposer une vision particulière de la société. Elle cherche avant tout à donner aux jeunes les connaissances, l’esprit critique et les compétences relationnelles nécessaires pour construire des relations respectueuses, exercer leur liberté de manière responsable et vivre dans une société fondée sur le respect des droits fondamentaux. Elle doit respecter la pudeur à l’égard de certaines questions où parfois le malaise a du sens. Au début, les élèves peuvent être inhibés mais progressivement la parole se libère. Ils sont aussi fortement influencés par la désinformation des réseaux sociaux pour des questions comme la contraception ou la fécondation.
Pourquoi l’EVRAS est-elle devenue un enjeu politique ?
Au cours de la dernière décennie, l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle est devenue bien davantage qu’une question pédagogique. Elle est désormais au cœur d’affrontements idéologiques portant sur la place des femmes dans la société, les droits des personnes LGBT+, les droits parentaux, la liberté de l’enseignement et le rôle de l’État.
Les chercheurs parlent aujourd’hui de « mouvements anti-genre », bien que ces mouvements soient présents depuis plusieurs décennies, ils ont considérablement renforcé leur influence grâce aux réseaux sociaux et à une coopération internationale de plus en plus structurée.
Les institutions européennes considèrent désormais ces mouvements comme l’un des principaux défis auxquels sont confrontées les politiques d’égalité. Leur influence dépasse largement la seule question de l’éducation sexuelle et concerne également les droits des femmes, l’accès à l’avortement, la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, les politiques d’inclusion et la protection des minorités.
Lutter contre la désinformation
L’une des principales caractéristiques des campagnes contre l’EVRAS est le recours massif à la désinformation. Des informations sorties de leur contexte, des montages vidéo, des témoignages inexacts ou des interprétations erronées des programmes officiels circulent rapidement sur les réseaux sociaux.
Pour être efficace, la réponse des pouvoirs publics ne peut se limiter à démentir les fausses informations. Elle suppose une stratégie de communication proactive, fondée sur la transparence et le dialogue. Les parents doivent pouvoir consulter facilement les référentiels pédagogiques, connaître les contenus effectivement enseignés et rencontrer les intervenants. Plusieurs études montrent que lorsque les familles sont correctement informées, leur adhésion aux programmes d’éducation à la vie affective et sexuelle augmente sensiblement.
Former les enseignants constitue également une priorité. Ils doivent disposer de connaissances actualisées, mais aussi d’outils leur permettant de répondre aux inquiétudes des familles et de gérer des sujets parfois sensibles avec sérénité.
Enfin, les médias ont un rôle essentiel à jouer. Une information rigoureuse et fondée sur des données scientifiques permet de limiter la diffusion des rumeurs et de replacer les débats dans leur contexte réel.
En conclusion, l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle constitue aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique, d’égalité entre les femmes et les hommes et de protection des droits fondamentaux. Les débats qu’elle suscite dépassent largement le cadre scolaire : ils reflètent les tensions qui traversent nos sociétés, partagées entre des conceptions différentes de la famille, de l’éducation, de l’égalité et des libertés individuelles.
Les recherches scientifiques menées depuis plusieurs décennies montrent pourtant qu’une éducation complète, adaptée à l’âge des élèves et dispensée par des professionnels formés ne favorise pas une sexualisation précoce. Au contraire, elle contribue à développer le respect de soi et d’autrui, la compréhension du consentement, la prévention des violences sexuelles, la réduction des comportements à risque et la lutte contre les discriminations.
Dans un contexte où les jeunes sont quotidiennement exposés aux réseaux sociaux, à la désinformation et à une pornographie de plus en plus accessible, l’EVRAS apparaît comme un outil indispensable pour développer leur esprit critique et leur permettre de construire des relations respectueuses et égalitaires. Son avenir dépendra toutefois de la capacité des pouvoirs publics, des professionnels de l’éducation, des familles et de la société civile à instaurer un dialogue fondé sur les connaissances scientifiques plutôt que sur les peurs ou les manipulations idéologiques.
Notes et références
18 Etude de la confédération nationale du planning familial : l’offensive contre l’éducation complète à la sexualité, Bruxelles 28 Normes internationales pour l’éducation complète à la sexualité de l’UNESCO (révision 2018) ; Recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS Europe) sur la santé sexuelle : Standards for Sexuality Education in Europe ; Résolutions du Parlement européen relatives aux droits sexuels et reproductifs et à la lutte contre les mouvements anti-genre ; Travaux récents de l’Institut européen pour l’égalité entre les femmes et les hommes (EIGE) sur les campagnes de désinformation ; Educal, une analyse du Centre d’action laïc : Des anti-evras aux campagnes anti-genre, les réactionnaires à l’attaque, Lionel Rubin , Juillet 2026 Diverses recherches montrant les effets positifs de l’éducation complète à la sexualité sur la prévention des violences sexuelles, des IST, des grossesses précoces et sur le respect du consentement.
9 Conclusions du rapport remis à la Ministre de l’Education, Wallonie- Bruxelles Valéry Glatigny, qui considère les résultats « globalement très positifs ».
10 Le Soir 11 et 12 avril 2026 : Sexualité, relations, menstruations : à l’école, l’Evras s’installe entre gêne et nécessité