La feuille de route

La Commission européenne a présenté une nouvelle feuille de route dressant un état des lieux de l’égalité entre les femmes et les hommes au sein de l’Union européenne et définissant les orientations stratégiques des politiques à venir dans ce domaine. Elle y réaffirme sa volonté de progresser vers une égalité réelle, dans le respect du cadre juridique de l’Union et des engagements internationaux existants, tout en tenant compte des compétences des États membres, notamment en matière de santé, d’enseignement, de culture et de diversité linguistique.

Cette feuille de route13 repose sur une double approche. Elle reprend les objectifs de la stratégie en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes (2020-2025). Pour cette raison, elle vise à intégrer systématiquement la dimension de l’égalité entre les femmes et les hommes dans l’ensemble des politiques européennes (« gender mainstreaming »). Elle définit aussi un cadre d’action destiné à promouvoir une plus grande égalité dans tous les domaines de la société et de l’économie, tout en soulignant la nécessité d’assurer une mise en œuvre effective des législations récemment adoptées.

Le document présente également les initiatives que la Commission européenne entend élaborer en concertation avec le Parlement européen et le Conseil, institutions qui partagent les mêmes valeurs et les mêmes principes fondamentaux en matière d’égalité.

Poursuite des objectifs d’égalité

Des progrès considérables ont été accomplis ces dernières années. Toutefois, le constat demeure sans appel : le chemin à parcourir pour atteindre une égalité effective entre les femmes et les hommes reste long.

L’indice européen d’égalité de genre 2024 attribue à l’Union européenne un score de 71 points sur 100, soit une progression de 7,9 points par rapport à 2010. Selon cet indice, « l’action menée est importante et l’Union européenne réalise des progrès constants, quoique modestes, vers une société égalitaire du point de vue du genre ».

Le terme « modestes » mérite d’être souligné. En effet, malgré un cadre législatif de plus en plus ambitieux — notamment avec l’adoption, en mai 202414, de la directive européenne relative à la lutte contre les violences faites aux femmes et les violences domestiques — les effets attendus ne se traduisent pas encore pleinement sur le terrain, en particulier dans certains États membres.

Par ailleurs, des tendances préoccupantes témoignent d’une régression des droits des femmes dans plusieurs pays de l’Union européenne ainsi que dans d’autres régions du monde avec la montée de l’extrême droite dans les pays européens et des dictatures masculinistes dans d’autres pays du monde. Ces évolutions remettent en question les acquis législatifs en matière d’égalité de genre et s’accompagnent, selon la Commission, d’un discours politique qui verse encore trop souvent dans le sexisme et les stéréotypes de genre.

Les principaux constats

Les citoyens européens, dont la moitié sont des femmes, constituent le fondement d’une Union forte, compétitive, démocratique et socialement juste. Pour assurer sa croissance, sa stabilité et sa résilience, l’Union européenne doit pleinement reconnaître et valoriser le potentiel de toutes les femmes, qu’elles soient travailleuses, entrepreneures, dirigeantes ou responsables politiques.

Une attention particulière doit être accordée aux femmes confrontées à des discriminations intersectionnelles fondées notamment sur l’origine raciale ou ethnique, la religion ou les convictions, le handicap, l’âge ou l’orientation sexuelle.

Selon les projections de la Commission européenne, une amélioration substantielle de l’égalité entre les femmes et les hommes pourrait accroître le PIB par habitant de l’Union de 6,1 à 9,6 % d’ici à 2050, soit un gain estimé entre 1 950 et 3 150 milliards d’euros15.

Malgré ces perspectives encourageantes, le rapport 2024 sur l’égalité entre les femmes et les hommes dans l’Union européenne souligne que les progrès demeurent insuffisants. Les défis restent nombreux dans les domaines de la lutte contre les violences, de la santé, de l’organisation du temps, des revenus, de l’emploi, de l’éducation, de l’accès aux connaissances, de la représentation dans les instances de décision ainsi que du renforcement des mécanismes institutionnels. Au rythme actuel des avancées, on estime qu’il faudrait encore près de soixante ans pour atteindre une égalité réelle entre les femmes et les hommes dans l’Union européenne.

Les chiffres relatifs aux violences demeurent particulièrement préoccupants. On rappelle que dans les États membres, une femme sur trois a subi des violences physiques et/ou sexuelles au cours de sa vie. Une femme sur cinq a été victime de violences physiques ou sexuelles commises par son partenaire ou un proche, tandis qu’une femme sur huit a subi des violences sexuelles.

Le harcèlement sexuel reste lui aussi extrêmement répandu. Cinquante-cinq pour cent des femmes, soit près de 102 millions de personnes dans l’Union européenne, déclarent en avoir été victimes depuis l’âge de quinze ans. Vingt et un pour cent indiquent avoir subi de tels faits au cours des douze mois précédant l’enquête de l’Institut européen pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Dans près d’un tiers des cas, l’auteur appartenait au milieu professionnel16.

Parallèlement, les femmes sont particulièrement exposées aux nouvelles formes de violence liées aux technologies numériques. Le cyberharcèlement, les violences en ligne et les atteintes facilitées par les technologies constituent désormais des enjeux majeurs de la politique européenne. Le coût économique de l’ensemble des violences faites aux femmes est estimé à près de 289 milliards d’euros par an dans l’Union européenne17.

Les femmes sont aujourd’hui plus nombreuses que les hommes à être diplômées de l’enseignement supérieur (10,9 % de plus). Pourtant, cet avantage ne se traduit ni par une représentation équivalente dans les fonctions dirigeantes ni par un accès égal aux postes de décision. Elles demeurent surreprésentées dans les emplois faiblement rémunérés et insuffisamment valorisés, bien que ces derniers soient essentiels au fonctionnement de la société. Elles sont également davantage exposées aux menaces et aux violences qui entravent leur participation à la vie publique.

La représentation politique demeure, elle aussi, inégalitaire : les femmes n’occupaient que 33% des sièges parlementaires au sein de l’Union européenne, aujourd’hui 38,7% et 34,8 % des fonctions exercées dans les collectivités locales.

Les inégalités apparaissent également dans le parcours éducatif. Les femmes restent sous-représentées dans les filières des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques (STIM), tandis que les hommes demeurent minoritaires dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de l’action sociale.

Enfin, les écarts économiques persistent. L’écart salarial moyen déjà mentionné, s’élève à environ 11 %, même si cette moyenne masque d’importantes disparités selon les secteurs d’activité. Les progrès restent particulièrement lents : depuis 2014, cet écart ne s’est réduit que de trois points.

À cette inégalité salariale s’ajoute un écart de pension de retraite atteignant 24,5%, ce qui explique que les femmes âgées soient davantage exposées au risque de pauvreté que les hommes.

Objectifs stratégiques

L’annexe de la feuille de route présente les principaux objectifs stratégiques que l’Union européenne entend poursuivre à moyen et à long terme afin d’accélérer les progrès vers une égalité réelle entre les femmes et les hommes. Ces priorités s’articulent autour de huit axes majeurs.

1. Éliminer les violences fondées sur le genre

La lutte contre les violences faites aux femmes constitue la priorité numéro um de la feuille de route, ce qui témoigne de l’ampleur de ce fléau au sein de nos sociétés. L’objectif est de prévenir et de combattre toutes les formes de violence à l’égard des femmes et des filles, notamment le viol, les violences domestiques, les féminicides ainsi que les violences facilitées par les technologies numériques, en particulier le cyberharcèlement.

La Commission rappelle également l’importance de la notion de consentement, même si celle-ci n’a pas pu être intégrée dans la directive européenne sur les violences à l’égard des femmes, faute d’un consensus entre les États membres.

Au-delà de l’adoption de nouvelles normes, la protection effective des victimes demeure essentielle. Les États membres doivent se doter des ressources humaines, financières et institutionnelles nécessaires afin de garantir un accompagnement adapté et un accès effectif à la justice.

2. Garantir le meilleur état de santé possible

La feuille de route réaffirme la nécessité de protéger la santé des femmes en soutenant et en complétant, dans le plein respect des traités européens, les actions menées par les États membres en matière de santé ainsi que de droits sexuels et reproductifs.

Cet objectif implique notamment de garantir un accès effectif aux soins, à une contraception abordable et aux produits d’hygiène menstruelle. Il suppose également de mieux intégrer les spécificités de la santé des femmes dans la recherche médicale, domaine dans lequel de nombreuses lacunes persistent encore.

3. Assurer l’égalité de rémunération et renforcer l’autonomie économique

La réduction des écarts de rémunération et des différences de pension entre les femmes et les hommes demeure une priorité essentielle.

La feuille de route préconise également de favoriser un accès égal des femmes aux financements, aux investissements et à l’entrepreneuriat, afin qu’elles disposent des mêmes possibilités de développement économique que les hommes.

L’objectif ultime est de garantir aux femmes une véritable autonomie financière, condition indispensable à leur indépendance et à leur liberté de choix.

4. Favoriser l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée

Malgré les progrès réalisés au cours des dernières décennies, la conciliation entre la vie professionnelle, la vie familiale et la vie privée demeure un défi majeur. C’est une revendication de longue date des femmes qui n’arrive pas à être concrétisée.

L’Union européenne entend promouvoir des conditions de travail permettant un meilleur partage des responsabilités familiales, un accès accru aux services d’accueil et de soins ainsi qu’une organisation du travail plus compatible avec les réalités de la vie quotidienne.

5. Garantir l’égalité des chances sur le marché du travail

La feuille de route insiste sur la nécessité d’améliorer la qualité des emplois et les conditions de travail, notamment en tenant compte des risques psychosociaux, de l’organisation du temps de travail, de l’accès à la formation continue et de l’égalité des perspectives d’évolution professionnelle.

Cette ambition passe également par une lutte renforcée contre toutes les formes de harcèlement au travail, qui continuent de toucher un nombre important de femmes, ainsi que contre les comportements de traque furtive (« stalking »), dont elles sont particulièrement victimes.

6. Promouvoir une éducation inclusive et de qualité

L’Union européenne souhaite renforcer l’intégration de la perspective de genre à tous les niveaux de l’éducation. Cette approche concerne les programmes scolaires, les manuels, les outils pédagogiques, la formation des enseignants ainsi que les services d’orientation.

Elle vise également à développer des mesures favorisant la formation, le perfectionnement et la reconversion professionnelle dans une perspective sensible au genre.

La feuille de route rappelle aussi l’importance de l’éducation à la vie affective et sexuelle, sujet qui demeure particulièrement sensible dans plusieurs États membres, comme l’ont récemment montré les débats en Belgique.

Enfin, elle encourage les filles et les femmes à s’orienter davantage vers les filières des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques (STIM), tout en favorisant l’acquisition de compétences numériques, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle.

7. Renforcer la participation politique et la représentation équilibrée

La participation pleine et entière des femmes à la vie publique demeure un objectif fondamental de l’Union européenne.

La feuille de route appelle à assurer une représentation équilibrée des femmes et des hommes dans les fonctions de direction et les instances décisionnelles, à tous les niveaux de responsabilité. Des avancées sont visibles mais l’égalité n’est pas encore atteinte. Les Etats nordiques arrivent presque à terme de cet objectif.

Elle souligne également le rôle essentiel des femmes dans la prévention, la gestion et la résolution des conflits, ainsi que dans les processus de consolidation de la paix.

Par ailleurs, la Commission entend poursuivre la lutte contre le sexisme dans les médias, la publicité et l’espace public, où les stéréotypes de genre demeurent encore largement présents.

8. Renforcer les mécanismes institutionnels

La réalisation de l’égalité entre les femmes et les hommes suppose l’existence d’institutions solides, indépendantes et dotées de moyens suffisants pour garantir l’application effective de la législation.

La feuille de route insiste sur le renforcement des organismes spécialisés en matière d’égalité de genre ainsi que sur l’intégration systématique de cette dimension dans l’ensemble des politiques publiques.

Elle attire également l’attention sur des domaines encore trop souvent négligés, tels que l’aménagement du territoire, les infrastructures de transport ou encore la conception des technologies numériques, où la prise en compte de la dimension de genre constitue un levier essentiel pour lutter contre les discriminations et les stéréotypes sexistes.

Vers une nouvelle stratégie européenne après 2025

La future stratégie de l’Union européenne en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes, qui succédera à celle couvrant la période 2020-2025, traduira ces orientations en mesures concrètes destinées à relever les défis encore persistants.

Afin d’associer l’ensemble des acteurs concernés à son élaboration, la Commission européenne a organisé une consultation publique ouverte, invitant les institutions, les partenaires sociaux, les organisations de la société civile et les citoyens à contribuer activement à la définition des futures priorités.

L’intégration de la dimension de genre (« gender mainstreaming ») constituera un principe transversal de cette nouvelle stratégie. Elle devra notamment être prise en compte dans plusieurs initiatives européennes majeures, parmi lesquelles la stratégie de lutte contre la pauvreté, le plan européen pour des logements abordables, la stratégie européenne relative à l’intelligence artificielle, ainsi que les travaux consacrés aux effets des réseaux sociaux sur le bien-être.

Cette approche transversale devra également alimenter le futur plan d’action européen consacré à la prévention et à la lutte contre le cyberharcèlement, phénomène qui touche de manière disproportionnée les femmes et les filles.

Une ambition qui dépasse les frontières de l’Union

La feuille de route affirme également une dimension internationale. À l’occasion du trentième anniversaire de la Déclaration et du Programme d’action de Beijing, célébré en 2025, l’Union européenne réaffirme son engagement en faveur de la promotion et de la protection des droits des femmes dans le monde.

Cette ambition se traduit par l’intégration de l’égalité de genre dans l’ensemble de son action extérieure. L’Union poursuit ainsi son soutien aux initiatives internationales, notamment dans le cadre de l’aide humanitaire, des partenariats multilatéraux et multipartites ainsi que du dialogue politique avec les pays partenaires.

Elle mobilise également des instruments financiers importants, notamment au travers de la stratégie Global Gateway, afin de soutenir des investissements contribuant à l’autonomisation des femmes et au renforcement de leurs droits à l’échelle mondiale18.

La feuille de route souligne en outre la nécessité d’intégrer pleinement l’approche européenne « Femmes, Paix et Sécurité », qui reconnaît le rôle essentiel des femmes dans la prévention des conflits, les processus de paix, la gestion des crises et la reconstruction des sociétés.

Conclusion

En conclusion, la feuille de route confirme la volonté de l’Union européenne de faire de l’égalité entre les femmes et les hommes un principe structurant de l’ensemble de ses politiques publiques. Elle réaffirme que tous les programmes et instruments budgétaires européens devront être conçus, mis en œuvre et évalués selon une approche intégrant systématiquement la dimension de genre.

La Commission européenne invite ainsi les autres institutions de l’Union, les États membres, les partenaires sociaux et l’ensemble des acteurs de la société civile à s’approprier cette feuille de route et à contribuer activement à sa mise en œuvre.

Au-delà des progrès déjà accomplis, le document rappelle que l’égalité entre les femmes et les hommes demeure un projet politique, économique et démocratique de long terme. Sa réalisation exigera une mobilisation durable de tous les niveaux de pouvoir ainsi qu’un engagement constant de l’ensemble de la société européenne. Ce n’est qu’à cette condition que les ambitions affichées pourront se traduire en avancées concrètes et durables pour les générations futures.

Notes et références

13 Feuille de route COM 2025, 97 final du 7/3/2025, COMMUNICATION DE LA COMMISSION AU PARLEMENT EUROPÉEN, AU CONSEIL, AU COMITÉ ÉCONOMIQUE ET SOCIAL EUROPÉEN ET AU COMITÉ DES RÉGIONS : Une feuille de route pour les droits des femmes ; Plus une annexe à la feuille de route 14 Les États membres disposent d’un délai de 3 ans à compter de l’entrée en vigueur de la directive pour la transposer dans leur droit national. Délai trop long!

15 Economic Benefits of Gender Equality in the European Union | European Institute for Gender Equality Pour l’Agence européenn²e des Droits fondamentaux (FRA), les violences envers les femmes constituent un fléau qui n’est que marginalement dénoncé par les victimes. Pour évaluer avec plus de précision l’ampleur du problème, l’agence a mené au sein de l’Europe des 28 la plus vaste enquête mondiale à ce jour sur les violences à l’égard des femmes. Ses résultats sont disponibles depuis mars 2014.

16 Le sexisme au travail touche près de 9 femmes sur 10, quels que soient leur âge, leur fonction ou leur secteur d’activité, mais il est souvent passé sous silence, selon une enquête relayée en septembre 2026 par le Conseil bruxellois de l’égalité entre les femmes et les hommes (CEFH). Cette enquête nationale menée par l’organisation JUMP – Solutions for Equity at Work indique que 87% des femmes déclarent avoir été la cible de sexisme dans un cadre professionnel (90% des femmes cadres salariées et 85 % des employées). 17 EU Gender-based Violence Survey | European Institute for Gender Equality. Etude sur les “Costs of gender based violence in the EU”-European Institute for gender equality

18 La stratégie européenne consiste à developer: “smart, clean and secure links in digital, energy and transport sectors and to strengthen health, education and research systems across the world”. The European Commission and the EU High Representative launched it in 2021.